REVOLUTION : Quand les rêves se font chair


Le 17 novembre 2018, éclate ce qui reste à ce jour la plus grande insurrection populaire depuis mai 68. Agrégat de sensibilités politiques extrêmement diverses, ce mouvement social
inattendu se déploie dans la durée et sur l’ensemble du territoire national. La complexité de sa composition offre tout au long de son développement un florilège de discours et d’images aussi fortes que surprenantes, laissant souvent perplexes commentateurs et professionnels politiques. Dans ce débordement médiatique incohérent, une vidéo circulant sur internet éveille notre attention. Au cœur de l’hiver, dans une cabane de fortune bâtie sur un rond point, célébrant la messe de Noël devant une large assemblée de Gilets Jaunes, un prêtre catholique proclame : « Ici, tout converge ! » Au delà de l’émotion suscitée par cette séquence, l’affirmation de ce curé de campagne distille un trouble toujours intact. Quels éléments « convergent » sur l’autel de cette cabane ? Existe-t-il un lien entre le Christ et les luttes sociales ? Plus largement, quelle place le fait religieux occupe-t-il dans l’histoire des insurrections ?


Au fil de nos lectures que nous partageons aujourd’hui, nous avons constaté que le Christ était l’étendard de nombreuses révoltes jalonnant la longue histoire de l’Occident, car en tant que symbole de la religion officielle, il cristallise les profondes tensions de la civilisation européenne. Fondée sur la rente féodale et le servage, l’Europe aspire « en même temps », fidèle aux Évangiles, à l’avènement de l’égalité sur terre et à la fin de toute forme d’oppression. Cette aspiration populaire est alimentée par la persistance de nombreux espaces dits « communaux » dans les campagnes, permettant la pratique collective d’une économie de subsistance, tout en préservant la mémoire de modes de production antérieurs au féodalisme et à l’extension croissante de la propriété privée. La convergence de ces deux éléments contradictoires fait de l’Europe médiévale un terrain d’incendie social quasi-permanent.


Par delà l’histoire européenne, le développement du capitalisme nécessite partout l’appropriation violente de ces territoires autonomes, provoquant à chaque époque, la même lutte viscérale contre la minorité tyrannique qui les convoite. Car ces espaces communs ancestraux ne nourrissent pas que les estomacs de ceux qui les arpentent. Ils sont aussi la sève de leurs rêves et la demeure de leurs dieux. A travers eux, se déploient des communautés entières de femmes et d’hommes partageant leurs ressources dans un esprit de coopération, de réciprocité et de responsabilité. Cette quête charnelle du bien-être collectif exige la pratique d’une démocratie directe, conduite par des chefs provisoires désignés pour répondre aux nécessités du moment. Bien plus qu’une alternative à toute forme de prédation privée ou étatique, les « communs » demeurent pour tous ses défenseurs, l’incarnation radicale et sacrée d’un autre monde possible.


Si les révoltes intensives éclatent sous des formes, des latitudes et des temporalités différentes, l’imaginaire qui les soulève semble imprégné du même souffle religieux. Prophéties, nostalgie d’un paradis perdu, imagerie apocalyptique structurent la langue des « Martyrs » prêts à mourir pour la défense d’une sacralité profanée par des appétits méprisables. Au
delà de la grande diversité de ces personnages historiques, nous parvenons néanmoins à dégager trois communautés de pensée qui parfois se mêlent : celle des rêveurs, concepteurs
d’un « autre monde » ; celle des architectes, techniciens de l’idéal ; celle qui, à l’heure du bilan, unifie la somme des actes révolutionnaires au sein d’un même processus souterrain
d’émancipation qui vient régulièrement rompre le cours linéaire de l’Histoire.


Aucun mouvement social n’est un événement isolé. Il est toujours l’écho lointain, la réplique sismique, le nouvel avatar d’une lutte passée. Car à toutes les époques « nous reconnaissons notre vieille amie, notre vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement...»

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