Fiche numéro : 67

Janvier 2026 - Blais

Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais

Grasset, 1965

Points, 2021 pour la présente édition

Ce roman a été écrit par une femme de 25 ans.

En âge littéraire, Marie-Claire Blais est dans l’enfance de son art lorsqu’elle imagine ce conte cruel, qui a la radicalité et la poésie brutale de la jeunesse. Ce roman rimbaldien ressemble à une promenade dans « ce jardin étrange » dont parle le personnage de Jean Le Maigre, un jardin « où poussent (…), entremêlant leurs tiges, les plantes gracieuses du vice et de la vertu ».

L'autrice décrit un Québec antérieur  : l’époque floue du peuplement colonial des régions. Ici, il atteint une forme aussi archétypale que les arcanes du tarot. Le monde du roman ressemble au premier conte d’une mythologie nouvelle où les princesses, les châteaux et les sorcières seraient remplacés par des poètes maladifs travaillant à la manufacture, des maisons de campagne surpeuplées et des prêtres pervers qui, tels des ogres, dévorent les petits enfants.

Dans Une saison, « la délinquance » pousse « en fleur », mais cette délinquance est le résultat d’une pauvreté abominable. L’autrice étudie les circonvolutions de la violence, où des profiteurs offrent une porte de sortie aux petits-enfants mal-nourris d’Antoinette avant de boire leur sang comme les vampires qu’ils sont.

L'autrice :

Marie-Claire Blais était la plus grande écrivaine québécoise. Elle débute sa carrière très jeune à l’orée des années 1960 et publie des œuvres majeures pendant plus de 60 ans. Elle remporte le prix Médicis en 1965 pour ce livre. Elle est la première québécoise à le recevoir. Elle continue d’écrire des romans terribles et beaux jusqu’à sa mort, en 2021.

Extrait :

« on s’évanouit de plaisir ou de douleur dans les rêves, se disant que la nuit est sûre, que l’on ne peut pas tomber plus bas que le rêve – que celui qui vous ensanglante dans un lit, que celui qui vous décapite et que vous voyez pourtant s’enfuir avec votre tête souriante sous son bras, sera bientôt le même à qui vous accorderez le pardon, sans un mot, d’un geste vague du bras, de cette main à la dérive que vous laisserez tomber vers lui, ou simplement pour qui le geste d’expirer, de disparaître en silence, est déjà le signe mémorable que le rêve va bientôt finir, et qu’une étrange dignité vous recommande de mourir vite une seconde fois avant que ne revienne le prince sanguinaire qui vous a trop fait languir »

Fiche rédigée par Kev Lambert, écrivaine québécoise et amie de la librairie